magazine du château de versailles

(Re)naissance d’un décor II

Concevoir un décor comme on le faisait au XVIIIe siècle : c’est le défi que s’est lancé la brigade de Versailles, pour le théâtre de la Reine, à partir de deux châssis symétriques, conservés dans les réserves.
Entre la délicate atmosphère suggérée par ces panneaux et la réalisation concrète du décor complet, l’équipe avance à tâtons.

Les planches à la gouache du projet. © DR

Hors de question d’utiliser des logiciels comme Autocad ou Photoshop : le projet s’élabore comme autrefois, à l’aide du dessin et de modélisations sous forme de maquettes. Peu d’informations nous sont parvenues sur la façon dont procédaient nos ancêtres pour mettre au point leurs décors de théâtre. Fidèle à sa démarche historique, cherchant à retrouver des savoir-faire qui se sont perdus, la brigade nourrit sa réflexion directement de l’expérimentation. Raphaël Masson, conservateur du château chargé des collections de théâtre, s’appuie notamment sur le talent de Pasquale Mascoli, peintre de l’équipe, qui a appris, en Italie, à dessiner à l’ancienne, auprès d’un maître qui l’a fait passer par toutes les étapes de l’apprentissage. Une chance pour cet homme de 37 ans, sollicité aujourd’hui de toutes parts pour des décors de cinéma, qui se démarque ainsi des jeunes artistes français, formés aux concepts.

Raphaël Masson et Pasquale Mascoli poursuivent leur réflexion devant des maquettes du décor glissées dans celle du théâtre de la Reine. © DR

Mesures et proportions

Raphaël et Pasquale partagent leurs réflexions autour de maquettes à petite échelle, fabriquées avec des panneaux de carton. Dans celle au 20ème du théâtre de la Reine, dans le domaine de Trianon, ils en glissent l’ébauche. Les uns derrière les autres, plusieurs châssis font alterner fenêtres, portes et niches, séparées par des pilastres. La succession des plans induit un effet de perspective jusqu’ au châssis central du lointain, encadré par les panneaux retrouvés dans les réserves, mais qui, précise Pasquale, n’étaient pas destinés à ce théâtre-là. Tout est une question de mesures et de proportions. Il faut absolument que l’illusion fonctionne d’emblée, sans qu’un seul détail introduise le doute. La « plantation » du décor – autrement dit sa jonction avec le sol, qui est incliné – exige une grande précision.

Décoration

Ainsi Raphaël avait-il trouvé que les pilastres étaient trop saillants et débordaient sur le plateau. Qu’à cela ne tienne, des pilastres, il y en a plein le domaine de Trianon ! Pasquale est allé les observer de plus près pour modifier leurs dimensions dans le décor qu’il s’agit de rendre un peu plus vivant. Comment animer les lambris bas et les moulures dorées, échos discrets aux lieux qui nous entourent, ici, à Versailles ? Un poêle de faïence dans l’une des niches ? Raphaël souhaite quelque chose de plus neutre. Des bustes alignés, comme dans une galerie de sculptures ? Le conservateur souhaiterait également supprimer une porte ou deux, afin de gagner en lisibilité, mais n’oublions pas les acteurs qui auront besoin de pouvoir rentrer et sortir de la scène selon plusieurs formules… Imaginer le plan de la pièce, comme s’il s’agissait d’un véritable bâtiment, va aider à mettre en place une logique satisfaisante.

Pasquale Mascoli avec ses calques montrant les tâtonnements pour fixer la maquette du décor de théâtre. © DR

Un palais « à volonté »

« Ce projet est à l’image d’un morceau de musique avec très peu de notes, ou que l’on doit jouer lentement alors que l’on pourrait aller beaucoup plus vite », explique Pasquale, qui cherche à montrer ainsi les enjeux de ce travail de conception. Il évoque, à travers ces comparaisons, la grande simplicité du décor, aux lignes strictes et à la gamme de couleurs limitée. Une sobriété exigeante, mais « qui fonctionne tellement bien », ajoute le peintre avec passion.

Ocre, rouge pâle, terre et bleu forment la palette restreinte de couleurs imposée par les châssis d’origine de ce décor. © DR

Dans son atelier, en banlieue parisienne, il sort une série de calques, des relevés au crayon et des listes de calculs. Des planches à la gouache – couvrante, mais pas trop dense, comme autrefois – témoignent des tâtonnements qui ont conduit à fixer une maquette, cette fois-ci, presque définitive. Celle-ci a adopté une configuration typique des décors de théâtre italiens du XVIIIe siècle, appelés « à volonté » : il s’agit d’une galerie modulable à laquelle la suppression de quelques plans peut donner l’allure d’une chambre plus petite.
Au bout des cinq plans de châssis, le fond central peut lui aussi changer d’aspect. Selon l’éclairage d’un rideau de tulle peint, il peut prendre la forme d’une niche ou apparaître comme le fameux miroir magique présent dans l’opéra de Grétry, Zémir et Azor, pour lequel les deux châssis d’origine ont été réalisés, vers 1775.

Pour « l’œil du prince »

La recherche a mobilisé Raphaël et Pasquale, mais aussi Jean-Paul Gousset, ancien directeur des théâtres à Versailles, à l’origine de toute cette démarche autour des décors de théâtre historiques. Une question, en effet, les taraudait depuis longtemps : comment ceux-ci parviennent-ils à faire illusion quelle que soit la position du spectateur ? Ils étaient, tout d’abord, conçus pour le roi, placé à la meilleure place, au milieu de la salle, soit pour « l’œil du prince », dans le jargon du théâtre. Mais force était de constater que ces décors remplissaient tout autant leur rôle depuis les autres points de vue, jusqu’aux moindres recoins de la salle. Figurez-vous qu’ils ont trouvé la réponse, mais qu’ils ne la communiqueront pas pour l’instant. Ce petit secret de fabrication, ils le gardent pour eux et en savourent la portée.

Lucie Nicolas-Vullierme,
rédactrice en chef des Carnets de Versailles

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